- Anne Lemétayer
- 8 juin
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Dans une conférence donnée en 1992, Paul Ricoeur s'attache à distinguer la douleur de la souffrance. Une distinction qui me semble primordiale pour traiter du problème du mal.

Le langage ordinaire :
Au quotidien, il n'est pas évident de distinguer douleur et souffrance. Si nous donnons spontanément à la seconde une intensité supérieure à la première, notre langue confond ces deux termes. Nous disons ainsi : "Je souffre d'un mal de crâne depuis ce matin" et "Ce cancer est une épreuve douloureuse", mais nous pourrions dire : "Ce mal de crâne est douloureux" et "Je souffre d'un cancer". Il se trouve que nous avons le verbe souffrir, mais pas de verbe correspondant à douleur. Il nous faut faire une périphrase, telle que "ressentir de la douleur". Nous pouvons dire "être douloureux" et "être souffrant", mais nous n'avons pas d'adjectif dérivé de souffrance pour qualifier une épreuve, alors que nous possédons "douloureux". Nous passons donc de l'un à l'autre sans trop y prêter attention. Mais la conférence de Paul Ricoeur donnée en 1992, "La Souffrance n'est pas la douleur", nous invite à donner à l'un et l'autre terme des sens bien distincts.
La douleur n'est pas la souffrance :
Sans surprise, Ricoeur définit la douleur comme "des affects ressentis comme localisés dans des organes particuliers du corps ou dans le corps tout entier", affects - faut-il le préciser - désagréables, déplaisants, voire insupportables. On a donc raison de dire qu'un mal de crâne est douloureux, ou qu'une rage de dents est douloureuse. A partir du moment où l'on peut identifier l'endroit de notre corps où nous avons mal, il s'agit de douleur. La douleur relève du domaine physique.
La souffrance, quant à elle, si elle est souvent associée à des "affects ouverts sur la réflexivité, le langage, le rapport à soi, le rapport à autrui, le rapport au sens, au questionnement", est définie par son effet : elle diminue, voire anéantit, la puissance d'agir. Le paradoxe de la condition humaine, c'est en effet que l'humain est un être agissant, mais aussi souffrant. La souffrance est l'une des expériences humaines les plus universelles : nous souffrons tous un jour.
L'action fait signe vers une activité, un agent, tandis que la souffrance fait signe vers un subir, un pâtir, un patient. Le mot souffrance vient d'ailleurs du latin sufferre, qui veut dire supporter. La puissance d'agir est la capacité de l'humain de se constituer en auteur de son action. Cette capacité s'effectue dans quatre registres : celui de la parole, celui de l'action proprement dite, celui du récit de soi et enfin celui de l'estime de soi (en tant qu'agent moral).
a/ La souffrance est impuissance à dire : ne plus trouver ses mots, crier, pleurer, plainte inarticulée.
b/ La souffrance est impuissance à faire : le patient est d'abord celui qui subit, qui est passif, qui est victime de sa souffrance.
c/ La souffrance est impuissance à se raconter : d'après Ricoeur, notre identité se constitue par la narration et est constituée par la narration. Dire qui je suis, c'est raconter mon histoire, ordonner les événements de mon passé en une unité cohérente et progressive. La souffrance rompt brutalement le fil narratif : comment intégrer cet événement dans le récit de soi cohérent que nous avions élaboré ? Le récit semble interrompu, et nous paraissons incapable d'en reprendre le fil.
d/ La souffrance est impuissance à s'estimer soi-même : lorsque nous regardons à nos décisions, nos choix, nos paroles, nos actions, nos pensées, nous les évaluons et ce faisant, nous nous évaluons : "C'était la bonne chose à faire" signifie aussi que celui qui l'a faite est bon. Mais la souffrance vient renverser cette estime de nous-même : n'est-il pas honteux de souffrir ? Ne cache-t-on pas sa tristesse en public ? N'a-t-on pas conservé dans notre culture l'idée que si l'on souffre, c'est qu'on doit être en tort quelque part ? N'est-on pas puni pour quelque chose ?
La souffrance, on le voit, attaque donc ce qui fait de nous des personnes, êtres conscients d'eux-mêmes, capables d'être auteurs de leurs actions, ce qui veut dire choisir librement, décider, et porter la responsabilité de cette décision dans une vie qui, quoiqu'il arrive, est choisie. La souffrance fait irruption dans nos vies, non choisie, venant bouleverser l'idée même que nous serions auteurs, agents, faisant de nous malgré nous des souffrants, des patients. Elle renverse le sens que nous donnions à nos existences et nous laisse sidérés, pantois, frappés de stupeur. La douleur n'a pas cet effet dans notre vies. Il peut y avoir douleur sans souffrance : par exemple, lorsque j'ai une rage de dents ou un mal de crâne, ou que je suis malade. Il peut y avoir souffrance sans douleur : par exemple dans le cas de la perte d'un proche. Et, dans beaucoup de cas, douleur et souffrance vont de pair.
Le rapport avec la théodicée :
En théodicée, faire cette distinction me semble tout à fait essentiel. En effet, j'ai l'impression trop souvent que les théodicistes, lorsqu'on leur adresse des objections fondées sur des cas de souffrance, répondent par des cas de douleur. Or, on le constate avec Ricoeur, le problème n'est pas du tout le même. Je suis d'ailleurs assez d'accord avec les philosophes qui considèrent que le problème du mal est avant tout le problème de la souffrance. Si la douleur peut s'expliquer par notre condition de créature finie, limitée, imparfaite, possédant un corps sensible aux blessures, à la fatigue, aux virus, la souffrance par contre est toujours jugée comme "en excès", "en trop", sans justification. Comme nous l'avons dit, elle diminue voire détruit ce qui fait de nous une personne humaine, cette capacité à agir en auteur de nos actions, à mener une vie choisie que nous estimons bonne.
Donnons un exemple. En 1975, Richard Swinburne donne une conférence que l'on peut lire dans Reason and Religion, Stuart Brown (ed.) (1977). Il y développe deux arguments pour justifier Dieu de permettre le mal. Dans le second argument, il fait une analogie entre la relation Dieu-humains et parents-enfants. Cette analogie consiste à justifier le fait que Dieu ait le droit de nous laisser souffrir sans intervenir pour faire cesser cette souffrance. Il a le droit de le faire parce qu'il est l'auteur de notre être. En effet, "la permission de la souffrance (to suffer) infligée à quelqu'un pour le bien de son âme ou de l'âme de quelqu'un d'autre prend place dans une relation parentale. Je n'ai pas le droit de laisser un étranger souffrir (to suffer) pour le bien de son âme ou de l'âme de quelqu'un d'autre, mais j'ai quelque droit de ce genre envers mon propre enfant. Je peux laisser mon plus jeune fils souffrir (to suffer) quelque chose pour le bien de son âme et de l'âme de son frère. J'ai ce droit car je suis responsable pour une petite part de son existence, de son commencement et de sa continuation." On pourrait penser : il a raison. Quand on a un enfant, il apprend par exemple à marcher. Or, il tombe souvent lors de ce processus. Nous ne l'empêchons pas de tomber : nous le laissons tomber et se relever, car cela fait partie de l'apprentissage de la marche. C'est pour son bien.
Cependant, nous ne parlons pas de la même chose : tomber en apprenant à marcher provoque de la douleur. Et effectivement, il y a de nombreux cas où nous laissons quelqu'un ressentir de la douleur pour son bien, voire où nous acceptons de ressentir de la douleur pour notre bien (chez le dentiste, par exemple !) Mais Swinburne ne dit pas "pain", il dit "to suffer". Quel parent laisserait réellement son enfant souffrir, au sens ricoeurien ? Quel parent laisserait la puissance d'agir de son enfant diminuer, sa personne être agressée et diminuée, son estime de soi être émiettée, sa vie perdre son sens ? Et comment une telle chose pourrait avoir pour résultat "son bien", alors qu'elle le détruit ?
C'est pour cela que je pense que distinguer douleur et souffrance est nécessaire pour traiter le problème du mal. En effet, cela évite des arguments "trop faciles" pour résoudre un problème qui ne l'est pas du tout.
Référence : Souffrance et douleur. Autour de Paul Ricoeur, Claire Marin et Nathalie Zaccaï-Reyners (dir.), PUF, 2013.

