La théodicée de Richard Swinburne : #3-La défense par les vertus d'ordre supérieur
- Anne Lemétayer
- 2 juil.
- 8 min de lecture
Après avoir expliqué l'existence du mal moral par le libre arbitre, Richard Swinburne explique le mal naturel par les vertus d'ordre supérieur.

Ce post fait suite à celui-ci !
Pas de vertus sans maux :
La défense par le libre arbitre, assez classique en théodicée, présente une raison que Dieu pourrait avoir de permettre le mal moral, c'est-à-dire le mal causé par les êtres humains. Mais cela n'explique pas le mal naturel, c'est-à-dire le mal causé par les lois de la nature : pourquoi Dieu a-t-il créé un monde dans lequel existent des éruptions volcaniques, des tremblements de terre, des raz de marée, des tsunamis, etc. ?
C'est pourquoi Swinburne complète sa défense par le libre arbitre par une défense dite "par les vertus d'ordre supérieur". Il apparaît que certaines vertus, certaines actions que nous nommons "bonnes", ne sont possibles que si certains maux existent. Par exemple, pour pouvoir montrer de la compassion à quelqu'un, il est nécessaire que cette personne souffre. Compatir, en effet, vient du latin cum-passio, qui signifie souffrir avec. Comment montrer des actes de compassion envers quelqu'un qui ne souffre pas ? Or, les maux naturels permettent l'apparition de ces vertus d'ordre supérieur, même en l'absence de mal commis par les humains. Evidemment, les maux commis par les humains offrent eux aussi des occasions de démontrer ces vertus. Par exemple : pour pouvoir mettre en pratique la vertu du pardon, il faut que quelqu'un nous ait blessé, que l'on ait à bon droit quelque chose à lui reprocher. Or, Dieu souhaite non seulement que nous soyons libres (défense par le libre arbitre) mais également que nous soyons moraux (défense par les vertus d'ordre supérieur). Il souhaite que nous soyons les meilleures personnes possibles : ils ne veut pas juste de bonnes actions, mais les meilleures qui soient. Pas seulement de la gentillesse, mais du pardon. Pas seulement de la générosité, mais du sacrifice de soi.
3 types d'univers possibles :
Le propos de Swinburne rejoint ici celui de John Hick, qui a proposé dans Evil and the God of Love (1966) une "soul-making theodicy", c'est-à-dire une théodicée de la formation des âmes : le monde avec ses maux naturels est un endroit où les âmes humaines croissent, murissent, s'améliorent, afin d'être de plus en plus semblables à Dieu et dignes d'être appelées ses enfants.
C'est pourquoi, selon Swinburne, Dieu a pris la décision de créer une univers "basiquement bon mais inachevé". Cela signifie que l'être humain doit travailler, fournir des efforts pour améliorer cet univers, des efforts individuels et surtout collectifs, et durables. Ces efforts portent leurs fruits, contrairement par exemple à un univers parfaitement achevé, qui ne nécessiterait aucun effort d'aucune sorte pour être amélioré, ou à un univers inachevé mais basiquement mauvais, dans lequel nos efforts ne porteraient aucun fruit. Swinburne donne l'exemple de la médecine : dans notre univers inachevé, nos corps tombent malades ou se blessent, et nous développons des efforts concertés pour mettre au point des façons de les soigner et de les guérir. Ce faisant, nous devenons nous-mêmes meilleurs et nous améliorons cet univers. Tout se passe comme si Dieu ne voulait pas seulement faire vivre ses créatures dans un univers à son image, mais donner à ses créatures l'opportunité de façonner en partie l'univers à leur image.
Harmonisation avec l'argument par le libre arbitre :
Attention, cependant : cet argument ne doit pas entrer en contradiction avec l'argument par le libre arbitre. Si Dieu crée les humains de telle sorte qu'ils soient contraints à vouloir soigner et guérir leurs corps et à unir leurs efforts pour cela, développant ainsi la générosité, la solidarité, etc., les humains n'agiraient plus librement ! Il faut donc que l'inclination à guérir soit présente, mais pas si forte qu'elle l'emporte sur tout autre inclination. Dieu donne aux humains diverses raisons d'améliorer cet univers inachevé, donc de faire le bien : la douleur qui, tel un aiguillon, pousse l'individu à chercher le moyen de se débarrasser de cette douleur. Dieu attache aux imperfections de cet univers des sensations négatives.
On peut également penser à la satisfaction éprouvée à avoir aidé son prochain. Cependant, Swinburne écarte cette raison d'agir : ce sentiment arrivant une fois l'action accomplie, il n'est pas assez puissant pour motiver l'agent à agir. Il faut viser un sentiment actuel, et non espéré.
Dieu fait donc en sorte qu'il soit dans la nature humaine d'incliner aux bonnes actions, mais en laissant toute latitude de ne pas suivre cette inclination et de plutôt faire le mal - ou s'abstenir de faire le bien. De la même façon que des parents incitent leurs enfants à faire le bien, en leur donnant des raisons, mais ne les contraignent pas à le faire, ce qui irait à l'encontre du but recherché.
On pourrait sans doute interpréter le sentiment naturel de pitié, tel que le présente Rousseau, dans ce sens. Naturellement, les humains ressentent de la pitié envers les autres êtres animés, animaux et humains. Cela veut dire que naturellement, nous avons une répugnance à voir souffrir autrui ou à lui infliger de la souffrance. Cela nous pousse à plutôt lui venir en aide - ou à éviter de lui faire du mal. C'est une forme d'inclination au bien présente dans la nature humaine. Cependant, l'on constate que nombre d'humains passent aisément au-dessus de ce sentiment naturel : il n'a rien d'une nécessité qui contrarierait le libre arbitre.
De quel droit Dieu nous laisse-t-il souffrir ?
Ce second argument prête le flanc à une objection : si des maux sont nécessaires pour que se développent certaines vertus, cela pourrait nous pousser à adopter une attitude passive vis-à-vis d'autrui : "laissons-le souffrir, c'est pour son bien". Swinburne répond à cela que nous avons le devoir de venir en aide à autrui, justement parce qu'en agissant ainsi, nous développerons des vertus d'ordre supérieur. Autrement dit, nous devons faire cesser les souffrances qui affligent autrui, qu'elles soient provoquées par une cause naturelle ou humaine.
Mais Dieu lui-même n'a-t-il pas ce devoir ? Ne devrait-il pas intervenir pour faire cesser nos souffrances ? Comment expliquer alors que non seulement il permette que nous souffrions, mais qu'en outre il n'intervienne pas ? Comment expliquer qu'il ait délibérément pris le partie de créer un univers inachevé dans lequel se déploient les plus terribles maladies et catastrophes naturelles, sans parler de la mort ?
C'est, selon Swinburne, parce que Dieu a ce droit envers nous, alors que nous ne l'avons pas envers autrui. Pourquoi Dieu a-t-il ce droit ? Parce qu'il est notre créateur, la source de notre être et de la continuation de notre existence. Reprenant une analogie entre les parents et Dieu, Swinburne explique que "la permission de la souffrance (to suffer) infligée à quelqu'un pour le bien de son âme ou de l'âme de quelqu'un d'autre prend place dans une relation parentale. Je n'ai pas le droit de laisser un étranger souffrir (to suffer) pour le bien de son âme ou de l'âme de quelqu'un d'autre, mais j'ai quelque droit de ce genre envers mon propre enfant. Je peux laisser mon plus jeune fils souffrir (to suffer) quelque chose pour le bien de son âme et de l'âme de son frère. J'ai ce droit car je suis responsable pour une petite part de son existence, de son commencement et de sa continuation." A plus forte raison Dieu a-t-il ce droit envers nous, ses créatures.
On pourrait penser : il a raison. Quand on a un enfant, il apprend par exemple à marcher. Or, il tombe souvent lors de ce processus. Nous ne l'empêchons pas de tomber : nous le laissons tomber et se relever, car cela fait partie de l'apprentissage de la marche. C'est pour son bien.
Cependant, cette analogie me semble prêter le flanc à trois objections. La première est que, même si l'on pense qu'un parent a le droit de laisser l'un de ses enfants souffrir pour le bien de son âme, il a aussi le devoir d'intervenir pour faire cesser cette souffrance ! La seconde est que l'attitude des parents envers les enfants est peut-être moins à penser sous le terme de "droits" que sous celui de "devoirs". Enfin - et c'est l'objection la plus forte selon moi - il devient nécessaire à cet endroit de distinguer douleur et souffrance. Tomber en apprenant à marcher provoque de la douleur. Et effectivement, il y a de nombreux cas où nous laissons quelqu'un ressentir de la douleur pour son bien, voire où nous acceptons de ressentir de la douleur pour notre bien (chez le dentiste, par exemple !) Mais Swinburne ne dit pas "pain" (douleur), il dit "to suffer" (souffrir). Or la souffrance est tout autre chose que la douleur, comme je l'ai développé dans cet article. La souffrance diminue notre puissance d'agir, c'est-à-dire ce qui fait de nous une personne : elle est nocive et destructrice. Quel parent laisserait son enfant souffrir sans intervenir, sans tenter de faire cesser cette souffrance? Ou pire : lequel s'arrangerait pour que l'environnement dans lequel évolue son enfant lui procure de la souffrance ? Celui-là se verrait immédiatement retirer la garde de son enfant !
Il me semble donc que l'analogie vient affaiblir l'ensemble, plutôt qu'elle ne renforce l'argument par les vertus d'ordre supérieur. L'objection porte sur le fait que Dieu ait créé un monde dans lequel existe le mal naturel au sens de souffrance (et non de douleur) et qu'il n'intervienne pas pour faire cesser cette souffrance. S'il ne s'agissait que de douleur, l'argument par les vertus emporterait assez facilement notre adhésion : "oui, nous vivons dans un monde où l'on peut tomber enrhumé, se casser un os, ou avoir mal en accouchant. Mais cela est un aiguillon pour nous pousser à nous entraider et à améliorer ce monde." Cependant, nous parlons d'un monde dans lequel nous n'attrapons pas que des rhumes, mais aussi des cancers, dans lequel les femmes n'ont pas juste mal quand elles accouchent, mais peuvent en mourir.
L'argument par les vertus d'ordre supérieur doit être complété par un argument sur le droit qu'a Dieu de nous laisser souffrir : et c'est là que le bât blesse. Swinburne développe une analogie qui lui sert d'argument a fortiori : puisque les parents ont le droit laisser souffrir leurs enfants pour leur bon développement, à plus forte raison Dieu, qui est notre créateur, a le droit de nous laisser souffrir pour que nous développions des vertus d'ordre supérieur et devenions des personnes meilleures. Mais, comme je l'ai dit, il me semble qu'un glissement s'opère à l'occasion de cette analogie : les parents n'ont pas le droit de faire souffrir ou de laisser souffrir leurs enfants. Tout au plus tolèrent-ils un peu de douleur pour leur bien.
Quant à soutenir que ce glissement annule l'argument par les vertus d'ordre supérieur, je ne le pense pas. Mais il me semble en souligner la faiblesse argumentative, qui appelle donc des approfondissements, particulièrement au sujet du mal naturel qu'est la souffrance.
Swinburne est conscient que son argument est insatisfaisant à certains égards (bien que ce ne soit pas pour les raisons que j'ai mentionnées). Voici ce qu'il répond à la fin de sa conférence : "un créateur qui permettrait aux hommes de faire de petits maux serait un créateur qui leur donnerait de petites responsabilités ; et un créateur qui ne leur aurait donné que la toux et le rhume, et non le cancer et le choléra, serait un créateur qui traiterait les hommes comme des enfants au lieu de les encourager véritablement à dompter le monde." Et quelques lignes plus loin : "Mais un créateur qui permettrait à ses créatures de souffrir bien des maux et qui leur demanderait de souffrir encore plus serait un créateur très exigeant, avec de hauts idéaux, qui en attend beaucoup. Pour ma part, je peux dire que cela ne me plairait pas beaucoup de louer un créateur qui en attend peu de ses créatures."


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