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La théodicée de Richard Swinburne : #2-La défense par le libre arbitre

  • Anne Lemétayer
  • 3 juin
  • 9 min de lecture

Après avoir présenté sa conception du mal et formulé le problème du mal, Richard Swinburne présente un premier argument pour justifier Dieu de permettre que les humains souffrent.


Panneau proposant deux voies

Ce post fait suite à celui-ci !


La défense par le libre arbitre (the free-will defense) :


Swinburne commence par restituer un argument qu'il reprend d'Alvin Plantinga, autre grand théodiciste contemporain. Cet argument, présenté dans God, Freedom and Evil (1974), s'appelle "la défense par le libre arbitre". Il soutient qu'un Dieu parfaitement bon, tout-puissant et omniscient a une bonne raison de permettre le mal : c'est qu'il veut qu'il existe des créatures douées de libre arbitre (free-will). C'est une bonne chose qu'il existe des agents véritablement libres, au sens fort du terme, c'est-à-dire ayant la capacité à faire des choix entre des actions moralement bonnes et mauvaise (et pas juste entre une tartine au beurre et une tartine au nutella). Or, si Dieu avait créé des êtres libres, mais conditionnés à ne choisir toujours que le bien, alors ce ne serait pas réellement un libre arbitre. Pour qu'existent des êtres véritablement libres, il faut qu'ils puissent choisir le mal.

Certes, accordera-t-on. Mais - objection ! - Dieu ne pouvait-il pas "s'arranger" pour que les mauvais choix des humains libres n'entraînent pas la souffrance d'autres êtres ? Par exemple, ils pourraient choisir le mal mais échoueraient à le réaliser ; ou encore, ils le réaliseraient, mais leurs actions ne seraient suivies d'aucun effet douloureux sur autrui. A cette objection, Swinburne répond que certes, les humains seraient alors libres, mais ils seraient privés de toute responsabilité. Or, Dieu veut que les êtres humains soient responsables les uns des autres, et cela n'est pas mal, c'est-à-dire qu'on ne peut reprocher à Dieu de souhaiter que les humains soient libres et responsables. Si je pouvais prendre la décision de crever les pneus de la voiture de mon voisin, mais que ces pneus regonflaient miraculeusement dans la nuit, ou que mes coups de couteaux ne les crevaient pas, qu'ils rebondissaient dessus, ou que ma main se paralysait, m'empêchant de manier le couteau - bref, si une intervention divine permettait que le mal que j'ai conçu et entrepris n'ait aucune conséquence - alors les humains seraient des êtres irresponsables, semblables à des joueurs dans un montre virtuel. Ils seraient irresponsables vis-à-vis du mal moral, qu'ils pourraient continuer à choisir et à commettre sans conséquences - et vis-à-vis du bien moral, qu'ils n'auraient pas besoin de pratiquer puisqu'il n'y aurait aucun mal à combattre. En fait, ils ne seraient même pas irresponsables : ils seraient a-responsables. En effet, c'est parce que mes décisions font souffrir les autres, ou peuvent au contraire leur faire du bien, que j'ai le sens du bien et du mal, et que je peux choisir une mauvaise action en toute conscience.

La conclusion de cet argument, c'est qu'il n'est pas moralement mauvais de la part de Dieu de créer des agents humains libres, même si cela implique que certains vont choisir et faire le mal.


Pourquoi le libre arbitre ?


La défense par le libre arbitre contient une zone d'ombre : pourquoi est-il meilleur pour Dieu de créer un monde dans lequel existent des créatures douées de libre arbitre (et donc dans lequel il est certain que le mal va exister), plutôt qu'un monde sans créatures libres (mais aussi sans mal) ? Ni Plantinga ni Swinburne ne répondent clairement à cette question. Dans sa conférence, Swinburne se contente d'affirmer que "c'est une bonne chose qu'il existe des agents libres avec le pouvoir et l'opportunité de choisir entre des actions bonnes moralement et des actions mauvaises moralement." Pourquoi est-ce une bonne chose ? Il fait ensuite un analogie avec les parents, et affirme que "assurément, en tant que parents, nous estimons que c'est une bonne chose que nos enfants aient le pouvoir de faire des actions libres d'une certaine importance morale - même si la conséquence en est qu'ils font parfois des actions mauvaises." Plantinga, quant à lui, affirme qu' "un monde qui contient des créatures douées d'une liberté importante (et qui accomplissent librement plus d'actions bonnes que d'actions mauvaises) a plus de valeur, toutes choses égales par ailleurs, qu'un monde qui ne contient aucune créature libre." Mais il ne justifie pas non plus cette affirmation. Existe-t-il une justification ? Oui et non. Il existe une justification qui repousse la question d'un cran, mais celle-ci finit par revenir, et à moins de tomber dans un cercle, l'on doit admettre que l'idée que le libre arbitre a une valeur intrinsèque suprême est un présupposé. Exposons rapidement cette justification.

Nous, les humains, estimons qu'être les auteurs de nos actes et donc de notre vie a une valeur : il vaut mieux une vie choisie qu'une vie subie ; une action morale libre plutôt que contrainte ; être une personne autonome plutôt qu'un automate ; être aimé librement plutôt que de façon forcée. Le fait de posséder la liberté et la responsabilité, la capacité à raisonner, la conscience de soi, est pour nous constitutif du fait d'être une personne et d'avoir une dignité incomparable. Mais si l'on demande : "pourquoi vaut-il mieux un monde dans lequel il y a des personnes autonomes, douées de raison, de conscience, capables de choisir et faire le bien mais aussi le mal, et responsables des conséquences de leurs actes, plutôt qu'un monde rempli de créatures agissant par instinct, par déterminisme, ou par contrainte ?" ; nous répondrions : parce que. Il n'y a pas réellement de justification de cela. Ces capacités ont pour nous une valeur suprême, mais nous ne pouvons dire pourquoi.

A partir de là, il y a deux voies. Soit l'on pose cette justification "toutes choses égales par ailleurs" : c'est ce que fait Plantinga. Autrement dit : notre monde, avec son lot de souffrances, parce qu'il contient des humains libres vaut mieux que le même monde, avec le même lot de souffrances, mais sans aucun être libre. Sans doute cette affirmation n'est-elle pas difficile à accorder. Soit l'on va plus loin : notre monde, avec son lot de souffrances dues aux choix mauvais des êtres humains libres, vaut mieux, parce qu'il contient ces humains libres, qu'un monde où n'existe pas ces souffrances causées par les humains libres, mais où ces humains n'existent pas non plus. Ici, il devient vraiment ardu de développer une justification qui démontre que le libre arbitre a une valeur supérieure à toutes les souffrances que les humains endurent depuis des millénaires à cause d'autres humains (sans parler des animaux !). On ne peut qu'affirmer que l'existence de personnes libres, autonomes, responsables, vertueuses, justifie le risque moral associé à cette existence, c'est-à-dire les souffrances découlant de cette existence. Le libre arbitre a une valeur telle, qu'il est supérieur au bonheur, à l'absence de souffrances, etc. La défense par le libre arbitre présuppose que l'autonomie, la capacité à être l'auteur de ses actes, est une valeur suprême. Cette défense ne convaincra donc que les personnes qui accordent déjà cette valeur suprême au libre arbitre, ou aux personnes douées de libre arbitre. Mais si l'on a pour prémisse que le bonheur (compris notamment comme absence de souffrances) est le bien suprême, alors on ne peut pas être convaincu par la défense par le libre arbitre.

Ce n'est pas tout à fait ce qu'affirme Plantinga, cependant, puisqu'il prend soin d'ajouter une parenthèse indiquant que ces créatures libres doivent accomplir librement plus d'actions bonnes que d'actions mauvaises. Autrement dit : l'existence seule du libre arbitre ne suffit pas à faire de notre monde un meilleur monde. Il faut aussi que les créatures libres fassent plus d'actions bonnes que mauvaises. Cette parenthèse pose question : comment Dieu peut-il s'assurer qu'il en aille bien ainsi ? Intervient-il finalement d'une façon ou d'une autre ? Mais alors, n'est-ce pas empiéter sur la liberté qu'il a lui même accordée ?


Pourquoi ne pas restreindre l'usage du libre arbitre ?


Accordons qu'une personne a une dignité incomparable, tant qu'il vaut mieux un monde dans lequel existent des personnes. Or, cette dignité provient de la capacité à être l'auteur de ses actes, donc libre. Or, la liberté n'est véritable que si l'on peut choisir le bien ET le mal. Donc il vaut mieux un monde dans lequel existent des personnes capables de faire le bien ET le mal. Cependant, pourquoi Dieu n'intervient-il pas pour faire cesser certaines souffrances trop extrêmes ? Swinburne fait une analogie avec la relation des parents et des enfants. En tant que parents, nous prenons garde à ne pas intervenir trop rapidement dans les querelles de nos enfants. En effet, nous les laissons s'exercer à la responsabilité et se forger un caractère. Or, ne pas intervenir c'est prendre le risque que l'un de nos enfants soit physiquement blessé. De la même façon, Dieu n'intervient pas trop rapidement dans nos conflits d'humains. S'il le faisait, il nous imposerait un caractère et viendrait restreindre notre liberté.

Ici, je pense que Swinburne est "coincé" à cause de son analogie : il fait en effet un usage fréquent de l'analogie parents-enfants pour en tirer des conclusions concernant notre relation à Dieu. Pour moi, cette analogie n'est pas systématiquement opérante, et est à double tranchant. Pourquoi ? Dans le cas qui nous intéresse, les parents interviennent pour limiter, restreindre, la liberté de leurs enfants. Et ce, parce que les enfants sont considérés comme immatures et sous l'autorité de leurs parents : les parents endossent la responsabilité des actions de leurs enfants et leurs conséquences. De plus, les parents façonnent - ou du moins tentent de façonner - le caractère de leurs enfants, en leur inculquant des valeurs morales, en posant des interdits, etc. Or, Swinburne voudrait justement soutenir l'inverse ! Dieu n'intervient pas pour ne pas restreindre la liberté de ses créatures, il n'endosse pas la responsabilité des conséquences de leurs actions, et bien qu'il nous ait créés immatures, il nous donne le "privilège" de construire notre caractère nous-mêmes.

L'analogie parents-enfants est-elle la plus représentative de notre relation à Dieu ? La question se pose sérieusement et mériterait d'être traitée à part, car les théodicistes font un usage fréquent de cette analogie (pas que Swinburne). Il est vrai que cette analogie est suggérée par la Révélation dans diverses religions. Pour ne citer que le judéo-christianisme, Dieu se présente régulièrement dans la Bible comme étant un père pour les humains qui sont ses enfants. Mais ce n'est pas la seule analogie employée pour penser la relation Dieu-humains : il y a celle de l'époux et de l'épouse, par exemple, qui semble avoir des implications assez différentes. De plus, ce que dit Swinburne fait plutôt penser à la relation d'un parent avec son enfant adulte mature, et non avec son enfant mineur.

Quoiqu'il en soit, Swinburne dit bien que les parents n'interviennent pas "trop rapidement", et non qu'ils n'interviennent jamais. Il soutient en effet que Dieu a fixé des limites concernant la quantité et la gravité des maux qui sont possibles dans notre monde. Pour Swinburne, ces limites sont notamment le fait qu'au-delà d'une certaine souffrance, nous mourrons, et que même si la souffrance est moins intense et n'entraîne pas notre mort, nous finissons tous par mourir. Si vous vous sentez heurtés en lisant ceci, sachez que vous n'êtes pas seul.e !

L'idée que Dieu est provident est vraiment mise à mal. En effet, on a l'impression que Dieu a créé ce monde en y permettant l'existence d'êtres humains libres et responsables, ce qui entraîne l'existence du mal moral, et qu'il "se désintéresse" de la suite. En tant que témoins de la souffrance ou victimes du mal moral, nous préférerions, il est vrai, qu'il intervienne, même si cela implique de contrecarrer la liberté des bourreaux : nous ne lui en voudrions pas ! D'ailleurs, c'est ce que nous faisons quand nous venons en aide à des gens qui souffrent par la faute d'autrui. Mais nous n'avons pas l'impression que Dieu intervient : nous ne comprenons pas comment tant de maux horribles peuvent être perpétrés sur des périodes parfois très longues, sans visiblement que Dieu les fasse cesser. C'est justement l'un des sens que prend la question "Si Dieu existe, pourquoi le mal ?" quand elle est posée par les victimes du mal : pourquoi Dieu ne fait-il rien ? Et la défense par le libre arbitre - en répondant que c'est par respect pour notre libre arbitre - n'aide pas à résoudre cette incompréhension.

Une piste non explorée par Swinburne dit que si Dieu a choisi de créer notre monde et de nous créer nous, humains libres, en prenant le risque du mal moral, c'est justement parce que Dieu est une personne, douée de raison, de conscience, libre comme nous, auteur de ses décisions et de ses actes, et en assumant la responsabilité. On peut penser qu'il a préféré se donner la possibilité d'avoir des relations avec des êtres qui soient eux aussi des personnes, plutôt qu'avec des automates programmés pour lui plaire. Il est vrai que, de prime abord, cette piste ne semble pas mieux répondre à l'objection de la non-intervention apparente de Dieu : l'indifférence divine est d'autant plus blessante s'il souhaitait avoir une relation avec nous ! Explorer cette piste nous mènerait trop loin, et nous ferait sortir de notre lecture de Swinburne. Nous nous la réservons pour un prochain article !


Si la défense par le libre arbitre justifie l'existence du mal moral (commis par les êtres humains), elle ne justifie pas pour autant l'existence du mal naturel. C'est pourquoi Swinburne va présenter un second argument.

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