La théodicée de Richard Swinburne : #1-Le problème du mal
- Anne Lemétayer
- 27 mai
- 7 min de lecture
Richard Swinburne est l'un des philosophes théistes contemporains qui proposent une théodicée, c'est-à-dire une justification de Dieu face à l'existence du mal dans notre monde. Je me propose de faire une série d'articles dans laquelle je lirai l'une de ses conférences et la commenterai.

Présentation de Richard Swinburne :
Richard Swinburne est un philosophe britannique né en 1934. Il fait partie des philosophes de la religion majeurs des XXe-XXIe siècles. Connu et reconnu dans le monde, il est pourtant peu traduit en français. Si vous lisez l'anglais, voici une présentation par lui-même sur le site de l'Université d'Oxford, dans laquelle il a enseigné. Il témoigne avoir toujours cru en Dieu, mais avoir également ressenti le besoin de fonder sa foi par des arguments rationnels. C'est pourquoi il a consacré la majeure partie de son œuvre philosophique à produire de tels arguments. Vous pouvez lire son argument du dessein ici. Il a publié une trilogie afin de montrer qu'il est tout à fait rationnel d'être théiste : The Coherence of Theism (1977), The Existence of God (1979) et Faith & Reason (1981). En 1996, il a publié un livre plus populaire présentant sa philosophie de la religion : Is There a God ? qui a été traduit par Paul Clavier : Y a-t-il un Dieu ? (2009). Il a écrit un ouvrage entièrement dédié à la théodicée en 1998 : Providence and the Problem of Evil. Il a également récemment publié un débat avec James Sterba au sujet de la théodicée : Could a Good God Permit So Much Suffering ?
En 1975, il a participé à une série de conférences organisées par l'Université de Lancaster. Il y présente succinctement sa théodicée. On est au début de ses réflexions sur le problème du mal, mais il y a peu de modifications majeures dans ses travaux ultérieurs : il reprend, développe, approfondit et précise ses idées déjà exposées en 1975. Le contenu de sa conférence, que l'on peut lire en anglais dans Reason and Religion, de Stuart C. Brown (ed.), est sensiblement identique au chapitre 11 de The Existence of God (1979).
Définitions du mal :
Au début de sa conférence, Swinburne propose de distinguer 4 types de maux.
1°) les sensations douloureuses, que les animaux comme les humains peuvent ressentir. Ce type de maux sera appelé "mal physique".
2°) les émotions douloureuses, mais "qui n'impliquent pas la douleur dans le sens littéral du mot" comme les sentiments de perte, de frustration, d'échec. Il les désigne ensuite en disant "de telles souffrances". Ces émotions douloureuses sont aussi partagées par les animaux comme par les humains. Ce type de mal sera appelé "mal mental".
3°) des états de choses mauvais, comme des états d'esprit tels que la haine ou la jalousie, mais qui n'impliquent pas de la souffrance pour celui qui les ressent.
4°) des actions humaines mauvaises, ainsi que des omissions, c'est-à-dire le fait de ne pas réaliser certaines actions, qui ont des conséquences telles que sensations douloureuses, émotions douloureuses... Ce type de mal sera appelé "mal moral".
Le souci avec le mot "mal", c'est qu'il recouvre une diversité de phénomènes. La plupart des philosophes écrivant sur le problème du mal commencent par définir ce qu'ils entendent par "mal" et par dresser une typologie. Il y a donc des appellations qui sont devenues traditionnelles. Swinburne simplifie d'ailleurs sa présentation des divers sens du mot "mal" dans Providence and The Problem of Evil (1998) en distinguant seulement le mal naturel et le mal moral.
Les philosophes ont plusieurs façons de définir les maux :
par la cause : le mal naturel ou physique désigne les maux dont la cause est naturelle, c'est-à-dire qui ne sont pas produits par les êtres humains. Une éruption volcanique ou un tremblement de terre sont des exemples de maux naturels, ou encore des maladies. Le mal moral, quant à lui, désigne le mal causé par les êtres humains. On pourrait également citer en exemple des maladies, si elles étaient par exemple délibérément mises au point et inoculées à certains individus. On pense plus spontanément, cependant, au vol, au meurtre, à la torture, au mensonge, etc. Dans le cadre du mal moral, un problème spécifique se pose : celui de la méchanceté humaine.
par l'agent et le patient : il y a l'individu qui subit le mal, la victime, et celui qui le commet. On parlera de "mal subi" et de "mal commis". En s'intéressant à celui qui commet le mal, nous retombons sur la catégorie du mal moral et sur le problème de la méchanceté humaine. En agissant mal, l'homme se rend coupable. On parlera de "faute" dans un langage moral, de "péché" dans un langage religieux. Toute faute ou tout péché appelle une juste punition : ainsi, le mal subi peut être la juste punition du mal commis. Augustin d'Hippone parle ainsi de "mal de peine" (mal subi en réponse à un mal commis) et de "mal de coulpe" (culpa en latin désigne la faute, comme dans l'expression mea culpa). Cette idée prend en théodicée la forme de la théodicée de la rétribution, que le livre de Job a rendu tristement célèbre : si quelqu'un souffre d'un mal, cela doit être une juste punition pour un mal qu'il a commis. Toute victime devient ainsi coupable, et de ce fait même, n'est plus réellement victime.
par l'effet : on distinguera ainsi la douleur de la souffrance. Beaucoup d'auteurs de théodicée insistent sur cette distinction, puis semblent l'oublier ensuite. Elle m'apparaît pourtant déterminante dans la réflexion sur le problème du mal. Je suis, en effet, plutôt d'accord avec les auteurs qui estiment que le problème du mal est principalement le problème de la souffrance, et non de la douleur. La douleur, telle que Ricoeur la définit dans La Souffrance n'est pas la douleur (1992), est un affect négatif, désagréable voire même insupportable, localisé dans un organe précis du corps. La souffrance désigne les "affects ouverts sur la réflexivité". Il ne s'agit cependant pas de parler des maladies mentales ou des troubles mentaux. La souffrance atteint et diminue ce qui fait d'un individu humain une personne : elle diminue, voire détruit, son pouvoir-faire ou puissance d'agir. Celui-ci se définit comme la capacité à dire, à agir, à se raconter soi-même (récit de soi) pour constituer son identité, et à s'estimer soi-même moralement. Il me semble qu'une telle distinction, même si dans bien des cas souffrance et douleur vont de pair, est essentielle. Quand les auteurs ne la font pas, il leur arrive souvent de formuler des arguments, des exemples ou des objections qui glissent d'un sens à l'autre et "ratent" leur cible. Elle n'est cependant pas évidente, car même si nous disposons de deux mots (douleur, pain et souffrance, suffering), nous prenons l'un pour l'autre dans notre façon de parler quotidienne : "je souffre d'un mal de crâne", "la perte de ma grand-mère reste douloureuse pour moi", etc. J'ai dit que j'adhérais à la position voyant dans le problème du mal plutôt le problème de la souffrance (commise ou subie). Je reviendrai sur ce point ultérieurement.
Définition du problème du mal :
Si Dieu est omniscient, omnipotent et parfaitement bon, pourquoi existe-t-il le mal dans le monde qu'il a créé ? Cette façon de poser le problème du mal est très ancienne : on la trouve déjà, selon Lactance, chez Epicure (IVe siècle av. J.-C.). Swinburne interprète cette question comme portant sur la compatibilité entre l'existence de Dieu ainsi défini et l'existence du mal. Une réponse au problème du mal, qui soutiendrait qu'il n'y a aucune incohérence à affirmer l'existence d'un Dieu parfaitement bon, omnipotent et omniscient et l'existence du mal, se nomme une théodicée. S'il l'interprète de cette façon, c'est parce qu'il fait des philosophes athées ses adversaires. Les philosophes athées formulent l'argument à partir du mal dans le but de montrer que Dieu n'existe pas ou, comme John L. Mackie dans son article "Evil and Omnipotence" (1955), qu'être théiste suppose de rejeter toute raison, car les croyances religieuses sont proprement irrationnelles, incohérentes entre elles.
Cependant, selon moi, il n'y a pas que les athées qui posent le problème du mal. Il y a par exemple les croyants victimes du mal et les croyants témoins du mal. Or, ces deux catégories de personnes n'en arrivent pas nécessairement à l'athéisme. Certes, l'enjeu de la théodicée est aussi pour les croyants de sauvegarder leur foi. Mais il me semble que ce n'est pas dans le même sens que ce que dit Swinburne (ou Plantinga). On distingue traditionnellement la croyance de la foi. Par croyance, on entend les affirmations que l'on tient pour vraies, comme croire que Dieu existe, ou qu'il est éternel, parfaitement bon, omniscient, etc. C'est la croyance que : "je crois que Dieu existe". Mais la foi désigne la confiance : c'est la croyance en : "je crois en Dieu". Or, c'est cette croyance en qui fait que nous acceptons d'avoir une relation (de confiance, justement !) avec Dieu. Je peux tout à fait être convaincu par des arguments que Dieu existe, ou qu'il est tout-puissant malgré l'existence du mal, et pourtant, refuser d'avoir quoique ce soit à faire avec un tel Dieu. C'est la position désormais célèbre de Ivan Karamazov dans le roman Les Frères Karamazov de Dostoïevski. Il me semble donc qu'il y a deux façons de comprendre le problème du mal et donc la mission de la théodicée : la première, logique, tente de sauvegarder la cohérence de la croyance que (la compatibilité entre des propositions faisant l'objet de la croyance) ; la seconde, existentielle, tente de préserver la croyance en, la relation entre deux personnes.
Alvin Plantinga, par exemple, est conscient de ces deux dimensions, mais il refuse de considérer que la seconde fasse partie de la mission de la théodicée : pour lui, la théodicée philosophique n'est là que pour résoudre la dimension logique du problème du mal. C'est sur ce point (entre autres) que je suis en désaccord avec ces auteurs. En avançant de bonnes raisons que pourrait avoir Dieu de permettre les divers maux, la théodicée éclaire l'action divine en lui donnant un sens, et nous permet également de mieux saisir la personne de Dieu. Ce faisant, la théodicée protège certes la cohérence ou rationalité des croyances religieuses, mais elle préserve (ou restaure) également la relation de confiance entre les humains et Dieu. Le premier effet de la théodicée est plutôt logique, le second est plutôt existentiel. Il me semble difficile de séparer l'un de l'autre, tant ils sont étroitement liés et dépendants l'un de l'autre.
Dans le prochain post, je présenterai les arguments de Swinburne pour répondre à ce problème du mal et les commenterai.

Commentaires